On répète partout que le verbe être n’existe pas en darija. C’est vrai au présent, et faux dès que la phrase recule ou avance dans le temps — deux formes suffisent alors à tout faire.
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Mettez le son et répétez à voix haute ce que vous entendez : les soixante-quinze leçons se déroulent toutes de cette façon. Cette page vous explique la règle ; l’enregistrement vous fait parler.
Au présent, le darija algérien juxtapose simplement les deux éléments de la phrase et n’emploie aucun verbe être. C’est le sujet entier d’une autre page, et nous n’y reviendrons pas : voir la phrase sans verbe.
Dès qu’on quitte le présent, en revanche, un verbe réapparaît, et il se conjugue comme les autres. Ce verbe a deux visages et seulement deux : kan à l’accompli, ykoun à l’inaccompli. Tout ce que le français fabrique avec « j’étais », « je serai », « sois », « il faudrait que je sois » passe par l’un ou par l’autre.
Voilà pourquoi cette page existe à part. Un apprenant qui a bien retenu la leçon de la phrase sans verbe se retrouve démuni la première fois qu’il veut raconter quelque chose — et raconter, c’est précisément ce qu’on fait le plus dès qu’une conversation dépasse les présentations. La règle d’absence se retourne brutalement, et personne ne prévient.
La forme nue, kan, signifie déjà « il était ». Comme pour tout verbe, elle sert de point de départ et les autres personnes s’obtiennent en accrochant un suffixe derrière — ceux de la page du passé, qui ne changent pas ici.
Kan — il était. Kanet — elle était. Kount — j’étais. Kounti — tu étais. Kounna — nous étions. Kountou — vous étiez. Kanou — ils étaient.
Une chose saute aux yeux : la voyelle de la racine change. On entend un a aux troisièmes personnes, un ou ailleurs. Ce n’est pas une fantaisie de ce verbe-là : sa racine contient une voyelle longue au milieu, qui se raccourcit devant les suffixes, et toute une famille de verbes très fréquents se comporte exactement ainsi. Reconnaître cette alternance une fois vous économise le travail sur une dizaine d’autres verbes.
La phrase du présent prend donc un verbe dès qu’elle recule. Ana ta3ban — « moi fatigué » — devient kount ta3ban, « j’étais fatigué ». Rien d’autre ne bouge dans la phrase : l’adjectif reste à sa place, aucun mot de liaison n’apparaît, on ajoute simplement la forme voulue de kan devant.
Le mot invariable qui dit « il y a » au présent suit le même chemin : pour « il y avait », c’est encore kan qui s’en charge.
Accordé au sujet et placé devant un verbe à l’inaccompli, kan ne dit plus « être » : il dit que l’action se répétait. Kount naktab se rend par « j’écrivais », au sens de « j’avais l’habitude d’écrire », et kan yaktab par « il écrivait ». La forme simple de l’accompli, elle, dit l’action faite une fois. Là où le français choisit entre deux formes du verbe, le darija garde la même forme et ajoute un mot devant. C’est une économie considérable, à condition de ne pas chercher un imparfait qui n’existe pas.
Toutes les tournures qui se passent de verbe au présent — un pronom et un adjectif, un nom et un adjectif, la construction qui tient lieu de « avoir » — se mettent au passé de la même façon, avec kan devant. Une seule manœuvre, valable partout, et vous voilà capable de raconter.
Attention au faux ami. Kan ne construit pas de temps composés à la française : il n’y a pas, en darija, de « avoir écrit » ni de « être allé » où un auxiliaire porterait la personne et un participe porterait le sens. Kan reste un verbe plein, qu’on met devant ce qu’on veut reculer dans le temps. Le réflexe du francophone qui cherche à traduire ses temps composés un à un produit des phrases que personne ne dit.
L’autre visage du même verbe est ykoun, à l’inaccompli. Il prend les préfixes habituels de cette forme : n- pour « je », t- pour « tu » et pour « elle », y- pour « il ».
Nkoun — je serai. Tkoun — tu seras, et aussi elle sera, les deux formes se confondant comme partout ailleurs. Ykoun — il sera. Nkounou, tkounou, ykounou pour les trois personnes du pluriel.
Cette forme suffit à elle seule à projeter dans l’avenir. On peut aussi placer devant elle la particule qui marque le futur, exactement comme devant n’importe quel autre verbe : la mécanique est celle de la page du futur et nous la laissons là-bas.
Le même ykoun sert partout où le français tenterait un subjonctif. Il n’existe pas de subjonctif en darija, et l’inaccompli du verbe être tient ce rôle sans changer de forme : « il faut que je sois », « pour que tu sois », « peut-être qu’il soit » emploient tous nkoun, tkoun, ykoun tels quels. Un francophone qui cherche une forme spéciale cherche quelque chose qui n’a jamais existé.
L’impératif de ce verbe s’obtient comme celui de tous les autres : on prend la deuxième personne de l’inaccompli et on retire le préfixe.
De tkoun on tire donc koun — « sois ». Le féminin ajoute une finale : kouni, à une femme. Le pluriel aussi : kounou, à plusieurs. Trois formes, aucune surprise.
Pour l’ordre négatif, en revanche, on ne nie pas l’impératif : on reprend la forme de l’inaccompli et on l’encadre. « Ne sois pas » se construit donc sur tkoun et non sur koun. C’est la mécanique générale de la négation, et c’est l’un des points que les débutants ratent le plus régulièrement.
Ce verbe se nie comme n’importe quel autre, par l’encadrement : un élément devant, un élément derrière.
« Il n’était pas ». L’élément de tête se colle si étroitement au verbe qu’il en devient une syllabe, et l’élément de queue se réduit fortement dans la parole rapide.
« Je n’étais pas ». Le suffixe de personne reste à sa place, à l’intérieur de l’encadrement : rien ne se réorganise, on enserre la forme telle qu’elle est.
« Il ne sera pas ». L’inaccompli se nie exactement comme l’accompli, avec les mêmes deux éléments et dans le même ordre.
À ne pas confondre : le mot unique qui sert à nier un nom ou un adjectif n’intervient pas ici. Kan et ykoun sont des verbes, et c’est l’encadrement qui leur revient. Employer l’un pour l’autre s’entend immédiatement.
Le darija n’a aucun verbe correspondant à « avoir » : il emploie une préposition suivie d’un suffixe personnel, ce qui donne 3andi pour « j’ai ». Cette construction est décrite sur la page de la possession.
Pour la mettre au passé, on ne cherche pas un verbe avoir qui n’existe nulle part : on place kan devant. Kan 3andi — « j’avais ». Le reste de la tournure ne bouge pas d’un iota.
C’est là le vrai service de ce verbe, et la raison pour laquelle il mérite une page entière : il ne sert pas seulement à dire « être ». Il sert à reculer dans le temps toute phrase qui se passait de verbe. Une seule forme apprise, et tout ce que vous savez déjà dire au présent devient racontable au passé.
Ce que cette page peut et ne peut pas faire. Vous venez de comprendre kan et ykoun en quelques minutes. Les placer au bon endroit à vitesse de conversation demande de les avoir entendus des centaines de fois, dans des récits entiers — c’est exactement le travail que fait notre cours de darija algérien, où le passé arrive très tôt parce que sans lui on ne raconte rien.
Chaque question porte sur ce que vous venez de lire : les deux formes du verbe être, son impératif, sa négation et le passé de la tournure qui tient lieu de « avoir ». Touchez une réponse, puis Correction.
Soixante-deux pages qui se répondent — la mécanique de la langue d'un côté, le vocabulaire par thème de l'autre, et des exercices corrigés au bas de chacune. À parcourir dans l'ordre, ou au gré de vos questions.
Lire une règle n'a jamais fait parler personne. Quatorze minutes par jour, vous écoutez, vous répétez à voix haute, et la langue s'installe. Vous l'entendrez dans votre bouche avant de savoir nommer la règle qui la gouverne.
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Kount. Le verbe être, absent au présent, réapparaît au passé sous la forme kan, qui se conjugue avec les suffixes ordinaires de l’accompli : kan, kanet, kount, kounti, kounna, kountou, kanou.
Nkoun, avec le préfixe de première personne de l’inaccompli. La même forme sert partout où le français tenterait un subjonctif, puisqu’il n’existe pas de subjonctif en darija.
Il marque l’habitude passée. Kount naktab se rend par « j’écrivais », au sens de « j’avais l’habitude d’écrire ». Le darija garde la même forme verbale et ajoute un mot devant, là où le français change la forme du verbe.
Par l’encadrement habituel, comme n’importe quel verbe : ma kanch pour « il n’était pas », ma kountch pour « je n’étais pas », ma ykounch pour « il ne sera pas ». Le mot unique qui nie les noms et les adjectifs n’intervient pas ici.
En plaçant kan devant la tournure qui tient lieu de « avoir » : kan 3andi. Rien d’autre ne change. C’est la manœuvre générale du darija pour reculer dans le temps une phrase qui se passe de verbe.
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