La langue que vous apprenez est très vieille et très jeune à la fois. Son écriture a plus de trois mille ans ; sa définition officielle date de 1956. Entre les deux tient toute cette page.
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Il faut d’abord écarter ce qui n’appartient pas à cette page. Elle décrit la formation du mandarin standard : comment une langue d’administration est devenue la langue commune, et pourquoi on a longtemps écrit autrement qu’on parlait. Elle ne compte pas les locuteurs et ne dresse pas la carte des langues chinoises, qui relèvent de la page la langue en chiffres. Elle ne compare pas le mandarin au cantonais : c’est le sujet de mandarin ou cantonais. Et elle s’arrête à l’écriture ancienne : la réforme des caractères du milieu du vingtième siècle appartient tout entière à simplifié et traditionnel.
Première difficulté, immédiate : la langue porte plusieurs noms, et ils ne sont pas interchangeables. Chacun dit d’où parle celui qui l’emploie.
| Nom | Sens littéral | Emploi |
|---|---|---|
| 汉语 hànyǔ | la langue des Han | Terme des linguistes et des manuels, pour la langue prise comme objet |
| 中文 zhōngwén | l’écrit de Chine | Terme le plus courant dans la conversation, pour la langue en général |
| 官话 guānhuà | la langue des fonctionnaires | La langue commune de l’Empire, et l’ancêtre direct de la norme actuelle |
| 普通话 pǔtōnghuà | la langue commune | Le nom officiel en Chine continentale depuis 1955 |
| 国语 guóyǔ | la langue nationale | Le nom en usage à Taïwan, hérité de la République de Chine |
| 华语 huáyǔ | la langue des Chinois | Le nom en usage à Singapour et en Malaisie |
Le mot français « mandarin », lui, ne vient pas du chinois. Il vient du portugais mandarim, emprunté au malais menteri, « ministre », lui-même issu du sanskrit mantrin. Les marchands portugais du seizième siècle l’ont appliqué aux hauts fonctionnaires de l’Empire, puis à la langue que ceux-ci employaient entre eux : 官话 guānhuà. Le nom français traduit donc exactement le nom chinois, par un détour de deux océans.
En 1899, un lettré établi à Pékin, 王懿荣 Wáng Yìróng, remarque des signes gravés sur les « os de dragon » que les pharmacies vendaient réduits en poudre. Ces os venaient d’安阳 Ānyáng, au Henan, où les fouilles ont dégagé 殷墟 Yīnxū, la dernière capitale des Shang. Les signes portent un nom : 甲骨文 jiǎgǔwén, « l’écriture sur carapaces et sur os ».
Ce sont des archives de divination. On posait une question aux ancêtres, on chauffait une carapace de tortue jusqu’à la craqueler, on lisait la réponse dans les fissures, et l’on gravait à côté la question et la date. Le contenu est religieux et administratif ; ce n’est pas de la littérature.
Ce qui compte pour vous tient en une phrase : cette écriture est déjà un système complet. Ce ne sont pas des dessins, mais une écriture qui note une langue, avec des caractères bâtis sur un élément de sens et un élément de son — mécanisme décrit à la page comment est fait un caractère. Et certains de ces signes se laissent encore reconnaître aujourd’hui.
Les tracer et les retrouver dans un dictionnaire relève de la page les clés et les traits ; savoir s’il faut les apprendre, de la page faut-il apprendre les caractères.
Voici le fait le plus étrange de cette histoire, et celui qui commande tout le reste : pendant deux millénaires, les Chinois n’ont pas écrit la langue qu’ils parlaient. La langue écrite, le 文言文 wényánwén, s’est figée sur l’état de la langue parlée du premier millénaire avant notre ère, puis n’a plus bougé. La langue orale, elle, a continué d’évoluer comme toute langue vivante.
Imaginez un pays où l’on parlerait français et où l’administration, l’examen, la poésie et le courrier privé s’écriraient en latin — pendant vingt siècles. C’est à peu près la situation. Le 文言文 est d’une concision extrême : un caractère y vaut un mot, les particules de la langue moderne y sont absentes, et un texte lu à voix haute reste incompréhensible à qui ne l’a pas sous les yeux.
| Sens | Langue ancienne | Langue moderne |
|---|---|---|
| je | 吾 wú | 我 wǒ |
| tu | 汝 rǔ | 你 nǐ |
| le chien | 犬 quǎn | 狗 gǒu |
| l’œil | 目 mù | 眼睛 yǎnjing |
| manger | 食 shí | 吃 chī |
| le soleil | 日 rì | 太阳 tàiyáng |
| dire | 言 yán | 说 shuō |
Regardez la colonne de droite : les mots s’y allongent. C’est la tendance de fond de la langue moderne. Les syllabes distinctes s’étant raréfiées au fil des siècles, les mots d’une syllabe sont devenus trop nombreux à se ressembler, et la langue les a doublés. La façon dont ces mots invariables se composent est décrite à la page ce qui n’existe pas.
On écrivait pourtant en langue parlée bien avant le vingtième siècle : dans les grands romans, lus par tout le monde et tenus pour un genre mineur. 水浒传 Shuǐhǔ zhuàn, 西游记 Xīyóu jì, 红楼梦 Hóng lóu mèng sont écrits dans cette langue vulgaire qu’on appelait 白话 báihuà, « la parole claire ». Mais un fonctionnaire n’aurait pas rédigé un rapport ainsi.
Le renversement tient en trois dates.
Janvier 1917. 胡适 Hú Shì publie dans la revue 新青年 Xīn qīngnián un article de réforme littéraire en huit points, dont le dernier tient lieu de programme : ne plus fuir les mots ordinaires.
Mai 1918. 鲁迅 Lǔ Xùn donne à la même revue 狂人日记 Kuángrén rìjì, tenu pour la première nouvelle moderne écrite en 白话. La démonstration est faite : on peut penser dans cette langue.
Janvier 1920. Le ministère de l’Éducation de la République de Chine remplace, dans les premières années de l’école primaire, l’enseignement de la langue écrite ancienne par celui de la langue parlée. C’est l’acte décisif : une génération entière apprend à écrire comme elle parle.
La conséquence vous concerne directement. La grammaire que vous apprenez est celle du 白话 — celle des particules, de 了 après le verbe, des relatives en 的 — et non celle des textes classiques. Le dossier la grammaire complète décrit cet état de langue, et lui seul.
Restait à fixer la prononciation. Sous les Ming et les Qing, les fonctionnaires venus de toutes les provinces se parlaient en 官话 guānhuà, une langue véhiculaire de type septentrional, calée d’abord sur l’usage de Nankin, puis de plus en plus sur celui de Pékin à mesure que la capitale s’y installait. Personne ne l’apprenait à la maison : on l’acquérait dans l’administration.
En 1913, une commission d’unification de la prononciation se réunit et fixe au vote la lecture de plusieurs milliers de caractères. Le résultat, qu’on appelle 老国音 lǎo guóyīn, « l’ancienne prononciation nationale », est un compromis : la base est pékinoise, mais on y rétablit des distinctions de consonnes que Pékin avait fondues, et le ton entrant, 入声 rùshēng, que le Nord avait perdu et que le Sud gardait. Ce système avait une faiblesse rédhibitoire : il n’était la langue maternelle de personne, et l’on ne pouvait donc le montrer.
En mai 1932, le ministère de l’Éducation publie le 国音常用字汇 Guóyīn chángyòng zìhuì et aligne la norme sur la prononciation réelle de Pékin. Le compromis est abandonné ; la langue standard a désormais des locuteurs natifs.
En octobre 1955, deux conférences tenues à Pékin tranchent la question du nom. On avait songé à conserver 国语, « langue nationale » ; l’expression fut jugée blessante pour les peuples du pays dont ce n’est pas la langue, et l’on retint 普通话 — non pas « la langue simple », mais « la langue commune », celle que tout le monde a en partage.
Le 6 février 1956, une directive du Conseil des affaires de l’État en donne la définition, toujours en vigueur, en trois volets.
| Le texte | Traduction | Ce qui est fixé |
|---|---|---|
| 以北京语音为标准音 yǐ Běijīng yǔyīn wéi biāozhǔnyīn | prendre la prononciation de Pékin pour son de référence | Les sons et les tons, d’une seule ville |
| 以北方话为基础方言 yǐ běifānghuà wéi jīchǔ fāngyán | prendre les parlers du Nord pour dialecte de base | Le vocabulaire, d’une vaste région |
| 以典范的现代白话文著作为语法规范 yǐ diǎnfàn de xiàndài báihuàwén zhùzuò wéi yǔfǎ guīfàn | prendre les œuvres modèles écrites en báihuà moderne pour norme grammaticale | La grammaire, tirée de livres |
Lisez ce tableau lentement : il dit que le mandarin standard est une construction. Sa prononciation vient d’une ville, son vocabulaire d’une région, sa grammaire d’une bibliothèque. Aucun locuteur ne l’incarne exactement — un habitant de Pékin, avec ses finales roulées et son lexique local, ne parle pas tout à fait le 普通话. C’est une norme, et c’est pour cela qu’elle s’enseigne.
Il manquait un outil pour la noter : le pinyin, adopté le 11 février 1958 par l’Assemblée nationale populaire. Ses lettres et ses pièges sont exposés à la page lire le pinyin ; les tons qu’il note, à la page les quatre tons.
Une dernière couche s’est déposée sur le vocabulaire, et elle surprend. Entre 1890 et 1920, des milliers d’étudiants chinois partent se former au Japon. Les savants japonais de l’ère Meiji avaient déjà traduit les concepts occidentaux en fabriquant des composés de deux caractères chinois. Ces composés reviennent dans les bagages des étudiants, et ils y restent.
Deux précisions s’imposent. D’abord, plusieurs de ces couples de caractères existaient déjà dans les textes anciens, avec un autre sens : le Japon leur a donné leur valeur moderne, et la Chine les a repris ainsi. L’emprunt est donc réel, mais la matière est chinoise. Ensuite, il y eut concurrence : le traducteur 严复 Yán Fù forgeait ses propres équivalents sur un caractère unique suivi de « étude » : 计学 jìxué pour l’économie, 群学 qúnxué pour la sociologie. Les composés venus du Japon, plus lisibles, l’ont emporté partout. Le téléphone, d’abord transcrit phonétiquement en 德律风 délǜfēng, est devenu 电话.
Reste l’autre fil : la forme des caractères. Entre l’os gravé des Shang et la page imprimée d’aujourd’hui, la graphie a traversé cinq états, sans jamais changer de principe.
| Écriture | Époque | Support et trait |
|---|---|---|
| 甲骨文 jiǎgǔwén | fin des Shang | Gravée au couteau sur os et carapaces ; traits fins, formes encore proches de la chose |
| 金文 jīnwén | Shang et Zhou | Fondue sur les bronzes rituels ; traits pleins, arrondis, plus réguliers |
| 小篆 xiǎozhuàn | Qin | Forme unifiée pour tout l’empire ; courbes égales, hauteur constante |
| 隶书 lìshū | Han | Écriture des bureaux ; les courbes se redressent, le pinceau marque ses attaques |
| 楷书 kǎishū | à partir des Wei et des Jin | La forme régulière, encore celle des livres et des manuels |
La première de ces étapes est politique : après l’unification, le premier empereur impose une graphie unique, 书同文 shū tóng wén, « une même écriture pour tous », et son ministre 李斯 Lǐ Sī en établit le modèle. La seconde est la plus importante pour le lecteur : le passage du sigillaire à l’écriture des bureaux, que les Chinois appellent 隶变 lìbiàn, casse définitivement le lien entre le signe et l’image. Avant, on devinait parfois la chose ; après, on ne la devine plus. C’est la raison pour laquelle 马 mǎ ne ressemble plus à un cheval.
À côté du 楷书, deux manières de tracer à la main se sont fixées : 行书 xíngshū, la courante, où les traits se lient sans se perdre, et 草书 cǎoshū, la cursive, où le caractère se réduit à un geste presque illisible. Plusieurs formes simplifiées d’aujourd’hui viennent de ces tracés rapides. Ce qui s’est passé ensuite — la réforme des années 1950 et les deux normes actuelles — est raconté à la page simplifié et traditionnel.
Ce que cette histoire change pour vous. Elle explique pourquoi le mandarin standard s’apprend si bien : c’est une langue normée, enseignée, diffusée, dont personne ne possède le monopole. Elle explique aussi où porte l’effort réel. L’essentiel ne se joue pas dans les caractères : la difficulté est dans l’oreille, dans les tons et dans les syllabes. C’est exactement le travail de notre cours de chinois, entièrement audio, en leçons courtes ; les autres dossiers de grammaire en donnent la charpente.
Chaque phrase porte sur un fait exposé plus haut : un nom de la langue, un état de l’écriture, un mot de la langue ancienne ou un terme de la définition de 1956. Fiez-vous à la traduction française. Touchez une réponse, puis Correction.
Quarante-cinq pages qui se répondent, des quatre tons aux compléments du verbe, avec des exercices corrigés sur chacune. Une langue sans conjugaison ni déclinaison, mais où tout se joue dans l'ordre et les particules.
Lire une règle n'a jamais fait parler personne. Quatorze minutes par jour, vous écoutez, vous répétez à voix haute, et la langue s'installe. Vous l'entendrez dans votre bouche avant de savoir nommer la règle qui la gouverne.
Les deux formules sont indépendantes : l'une ne donne pas accès à l'autre. Dans les deux cas, les leçons s'écoutent en ligne.
L’écriture qu’il emploie a plus de trois mille ans, mais la norme elle-même est récente : le nom 普通话 pǔtōnghuà est retenu en 1955, et sa définition officielle date d’une directive de février 1956. La langue commune des fonctionnaires de l’Empire, le 官话 guānhuà, en est l’ancêtre direct.
Le mot traduit 官话 guānhuà, « la langue des fonctionnaires ». Il vient du portugais mandarim, emprunté au malais menteri, « ministre », lui-même issu du sanskrit. Les Portugais du seizième siècle l’ont appliqué aux hauts fonctionnaires chinois, puis à la langue qu’ils employaient entre eux.
文言文 wényánwén est la langue écrite classique, figée sur l’état de la langue parlée de l’Antiquité et restée la seule langue d’écriture sérieuse jusqu’au vingtième siècle. Elle est très concise : un caractère y vaut un mot. Elle ne s’enseigne plus comme langue vivante, et la grammaire que vous apprenez n’est pas la sienne.
Aucune, ou presque : c’est la même langue sous trois noms, selon le pays. 普通话 pǔtōnghuà en Chine continentale, 国语 guóyǔ à Taïwan, 华语 huáyǔ à Singapour et en Malaisie. Quelques mots de vocabulaire et des habitudes d’accent diffèrent, comme entre le français de Paris et celui de Montréal.
Du Japon. Les savants de l’ère Meiji ont traduit les concepts occidentaux en fabriquant des composés de deux caractères chinois, que les étudiants chinois formés au Japon entre 1890 et 1920 ont rapportés. 哲学, 社会, 革命, 电话 ont suivi le même chemin. La matière est chinoise, le sens moderne est japonais.
Pas exactement. La définition de 1956 prend la prononciation de Pékin pour référence, mais le vocabulaire des parlers du Nord et la grammaire des œuvres écrites en 白话 báihuà. Le parler de Pékin, avec ses finales roulées et son lexique propre, s’en écarte sur bien des points. La norme n’est la langue maternelle exacte de personne : c’est ce qui la rend enseignable.
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